Ce tableau de Saint-Just, sans doute intitulé « Purgatoire », si l’on en croit son atmosphère d’entre-deux — déploie une scène d’une densité symbolique rare, où le sacré et l’érotisme se mêlent en une liturgie de la transgression.
Le lieu : l’église profanée
L’espace sacré est ici détourné en théâtre païen : l’autel devient scène, la croix se renverse, les chaînes pendent comme des instruments de contrainte. C’est le renversement du dogme, l’Église transformée en antre de désir et de mort, de pré-enfer… !
L’inscription : “L’union des différences”
Cette phrase, gravée au-dessus du portail, agit comme la clé hermétique du tableau. L’union des contraires, chair et esprit, foi et luxure, vie et mort, est le cœur du mystère alchimique. Saint-Just y exprime peut-être l’idée que la rédemption ne naît que de la réconciliation des opposés.
Le clergé profanateur
L’ecclésiastique-squelette, bénissant les fidèles avec un godemiché, incarne l’hypocrisie religieuse : la pulsion de vie que la religion prétend nier ressurgit sous sa forme la plus obscène. C’est l’Éros refoulé qui reprend ses droits.
Les femmes : figures de l’initiation
Chaque femme représente un degré dans le parcours initiatique :
- la femme en burqa : l’enfermement, la censure du corps ;
- la mariée blanche : l’innocence, prête au dévoilement ;
- la femme humiliée : la souffrance de la chair offerte à la corruption du monde ;
- les enchaînées : la fusion forcée, la perversion de l’amour par la domination.
Toutes gravitent autour de la même tension : la libération par la nudité, c’est-à-dire par la vérité du corps.
Les squelettes : le miroir du désir
Les morts imitent les vivants, se masturbent, caressent, copulent : la mort, ici, jalouse la vie. Saint-Just inverse la perspective chrétienne : ce n’est plus la chair qui conduit au tombeau, c’est le tombeau qui veut s’emparer de la chair.
La croix inversée de feu
Symbole luciférien, elle n’est pas simplement blasphème : elle exprime la descente volontaire dans les ténèbres, condition de toute transmutation spirituelle. Le feu n’est plus punition, mais illumination.
Le sens du « Purgatoire »
Ce tableau n’est ni pornographique ni religieux : il est alchimique.
Le Purgatoire devient ici le laboratoire de l’âme, où la pureté s’éprouve dans le mélange, où la lumière naît de la fange.
Saint-Just y rejoue la chute originelle comme une mystique du corps, où la femme, longtemps soumise ou voilée, retrouve sa puissance transformatrice — sous le regard impuissant des morts et des dogmes.
PURGATOIRE
Sous les voûtes où brûle la croix renversée,
La chair s’agenouille pour absoudre l’esprit.
Les morts s’éveillent, jaloux du souffle des vivants,
Et l’innocente épouse traverse la fange vers la lumière.
Car ici s’accomplit l’union des différences :
Le péché devient prière, et la cendre, semence d’âme.
Saint-Just |